Dans la communauté sourde, on discute souvent des raisons pour lesquelles certaines personnes sourdes rencontrent des difficultés en lecture et en écriture. Un terme qui revient fréquemment est privation linguistique. Certains affirment même qu’un manque ou un retard dans l’acquisition du langage serait la cause principale d’un faible niveau d’instruction chez les personnes sourdes. D’autres pensent que la langue des signes et la langue orale, utilisées ensemble – donc dans un contexte bilingue – offrent les meilleures chances d’accéder à une bonne éducation.
Mais que signifie exactement la privation linguistique ? Quelle est la différence avec le bilinguisme ? Et les affirmations souvent répétées sont-elles vraiment fondées ?
Que signifie la privation linguistique ?
La privation linguistique désigne une situation où une personne ne développe pas une langue complète dans les premières années de sa vie – que ce soit une langue parlée ou une langue des signes. Le langage est essentiel pour comprendre le monde, apprendre et communiquer avec les autres. Lorsqu’un enfant ne reçoit pas de véritable langue dans ses premières années, il lui manque des bases importantes pour penser, apprendre et, plus tard, lire et écrire.
Les spécialistes soulignent que les cinq à sept premières années sont particulièrement déterminantes. Si, durant cette période, aucune langue complète n’est acquise, certaines capacités linguistiques et cognitives peuvent être difficiles, voire impossibles, à rattraper complètement par la suite.
Chez les enfants sourds, cela se produit souvent lorsque les parents et l’entourage ne savent pas comment communiquer au mieux. Certains parents misent uniquement sur la langue orale et sur les aides auditives, sans proposer de langue des signes. Si l’audition ne suffit pas à acquérir une langue complète, il peut en résulter un déficit de développement linguistique.
Que signifie le bilinguisme ?
Le bilinguisme signifie qu’une personne maîtrise deux langues. Pour les personnes sourdes, il s’agit souvent de la langue des signes et de la langue orale (parlée et écrite). L’idée : deux langues offrent davantage de possibilités pour recevoir, comprendre et transmettre des informations.
Il existe différents modèles d’éducation bilingue :
- Bilinguisme précoce : les enfants apprennent simultanément la langue des signes et la langue orale dès le départ.
- Bilinguisme séquentiel : l’apprentissage se fait d’abord dans une langue, puis dans l’autre.
De nombreux chercheurs et pédagogues s’accordent à dire que plus les deux langues sont apprises tôt, mieux l’enfant peut se développer – à condition que les deux langues soient enseignées correctement et de manière régulière.
L’affirmation d’une vlogueuse
Sur les réseaux sociaux, une vlogueuse a affirmé que les personnes sourdes ne peuvent pas écrire avec une grammaire correcte à cause de la privation linguistique. Elle a expliqué que, par le passé, la langue des signes était interdite et que beaucoup de personnes sourdes avaient donc reçu une mauvaise éducation. Sa proposition : enseigner en parallèle la langue des signes et l’oralisation (parole et lecture labiale) pour améliorer le niveau scolaire.
Cette opinion a suscité de nombreuses réactions – certaines favorables, d’autres critiques. Certains estiment qu’il est positif de promouvoir les deux modes de communication. D’autres craignent qu’on ne mette encore trop l’accent sur la langue orale au détriment de la langue des signes.
Vérification des faits : la cause est-elle réellement prouvée ?
Il n’existe pas de preuve scientifique claire montrant que toutes les personnes sourdes ayant subi une privation linguistique soient automatiquement peu instruites. Le niveau d’éducation dépend de nombreux facteurs :
- qualité de l’enseignement,
- soutien familial et scolaire,
- motivation personnelle,
- accès à l’information,
- conditions sociales et économiques.
Chez les personnes entendantes également, on observe de grandes différences. Beaucoup entendent parfaitement mais rencontrent tout de même des difficultés scolaires. Certains redoublent, n’obtiennent pas de diplôme ou ont des problèmes d’écriture.
Un point important : même aujourd’hui, alors que de nombreux enfants grandissent en étant bilingues (langue des signes et langue orale), très peu de personnes sourdes sont réellement beaucoup mieux instruites qu’autrefois. Les causes sont multiples – entre autres la qualité variable de l’enseignement, le manque de soutien ciblé et l’insuffisance de matériel adapté à un apprentissage visuel.
Le rôle de la langue des signes dans l’éducation
La langue des signes est une langue à part entière avec sa propre grammaire et sa propre structure. Elle est essentielle pour l’identité, la culture et la communication de la communauté sourde.
Cependant, la langue des signes n’a pas d’orthographe, car elle est visuelle. Pour bien écrire, il faut apprendre séparément la langue écrite (par exemple le français ou l’allemand).
Cela signifie :
- La langue des signes aide à comprendre les contenus et les idées.
- L’écriture dans une langue parlée est un processus d’apprentissage distinct.
- Une personne qui apprend uniquement la langue des signes, sans pratiquer la langue écrite, aura souvent des difficultés en écriture – de la même manière qu’une personne qui n’apprend que la langue parlée mais ne s’exerce jamais à écrire.
Conseils pour améliorer l’éducation des personnes sourdes
- Commencer tôt : donner à l’enfant un accès à une langue complète dès que possible – qu’il s’agisse de langue des signes ou de langue orale.
- Favoriser le bilinguisme : la langue des signes et la langue orale se complètent. Les apprendre toutes les deux ouvre plus de portes.
- Pratiquer la lecture et l’écriture de manière ciblée : l’apprentissage de l’écrit doit être travaillé consciemment, avec des méthodes adaptées au mode visuel.
- Former les parents : les parents doivent apprendre à communiquer efficacement avec leur enfant – en langue des signes et en langue orale.
- Former les enseignants : ils doivent connaître la surdité et les méthodes d’enseignement bilingue.
Conclusion
La privation linguistique et le bilinguisme sont deux notions distinctes mais souvent liées. La privation linguistique désigne l’absence d’une langue complète durant la petite enfance – surtout dans les cinq à sept premières années. C’est à cette période que se posent les bases de la pensée, de l’apprentissage et du langage.
Dire que les personnes sourdes écrivent mal uniquement à cause de la privation linguistique n’est pas entièrement prouvé. L’éducation est le résultat de nombreux facteurs – et même les entendants peuvent rencontrer de grandes difficultés scolaires.
La langue des signes constitue un socle fondamental pour les personnes sourdes, mais elle ne remplace pas l’apprentissage de la langue écrite. Les modèles les plus efficaces associent : une langue des signes solide comme première langue, et un bon enseignement de la langue orale et écrite. Pourtant, la réalité montre qu’avec les offres bilingues actuelles, seules quelques personnes sourdes obtiennent un niveau nettement supérieur à celui des générations précédentes. Il reste donc beaucoup à améliorer dans le système éducatif, dans le soutien et dans les méthodes d’enseignement.

